Avant que la télévision ne fasse son apparition, au cours des années 1950, les Magogois ont bien des façons de se divertir. Outre la conversation, la musique, le sport ou la radio, ils comptent également sur les jeux de société pour écouler les soirées qui leur font oublier momentanément les longues journées de travail. Parmi les plus populaires, on compte les jeux de cartes, dont il semble exister autant de variantes que de familles.

Il y a aussi le jeu de dames, dont les fondements seraient apparus pendant l’Antiquité, et qui se pratique un peu partout dans le monde occidental. Expression de leur singularité, il faut croire, les Canadiens français ont même développé une version légèrement modifiée qui leur est propre. En effet, alors que le damier en vigueur dans la plupart des pays compte 100 cases, les francophones du Québec, de l’Ontario et de la Nouvelle-Angleterre jouent depuis le milieu du XIXe siècle sur un damier de 144 cases, avec 30 pions au lieu de 20.

On joue beaucoup aux dames en famille. À Magog, les meilleurs «damistes», dont ceux qui évoluent au sein d’un club, le Damier Saint-Patrice, aiment également se faire face dans des lieux publics. Au cours des années 1930, ils se réunissent dans des endroits comme la salle du conseil de ville ou celle des Chevaliers de Colomb, rue Laurier, pour mesurer leurs forces. La concentration est de rigueur. La patience aussi. Certaines parties, comme celle qui oppose les virtuoses locaux Edmond Lussier et Déziel Gingras en juillet 1931, peuvent durer plus de 2 et même 3 heures.

À ce moment, on observe une réelle ferveur pour les dames. En février 1930, le club local se joint à ceux de 10 autres villes du Québec pour former la Fédération provinciale de dames. Cinq mois plus tard, le dimanche 20 juillet 1930, Lussier et Jean-Baptiste Rolland démontrent leur savoir-faire en mettant sur pied un tournoi d’envergure à Magog. Pendant quelques heures, celle-ci devient la capitale québécoise des dames !

Afin de bien recevoir les joueurs qui se déplacent pour l’occasion, on fait les choses en grand. Une fois arrivés de Trois-Rivières, de Montréal et même de la Nouvelle-Angleterre, les «damistes» ont droit à un «succulent dîner» avant de parader dans les rues de la ville. Puis, une fois terminés les discours de bienvenue du maire Colin C. MacPherson et du curé François-Xavier Brassard, les choses sérieuses commencent. Encadré par la ligue d’Amérique de Montréal, l’événement comporte un volet populaire. En tout, 66 damiers sont utilisés, permettant à 132 des 350 joueurs présents de participer à un tournoi. Une vraie fourmilière.

La journée, qui fait l’objet d’un compte-rendu dans le quotidien montréalais La Presse, est également rehaussée par la présence de joueurs d’élite comme le champion canadien, Marcel Deslauriers, et le champion québécois, Émile Dion de Wotton, qui croisent le fer.

On ne reverra pas de tournoi de cette envergure à Magog par la suite. On perdra également la trace du Damier Saint-Patrice au fil des ans. Le jeu de dames, lui, continuera toutefois de divertir les Magogois. On y jouera encore en famille, bien entendu, mais aussi dans les cafétérias d’usines où il continuera de constituer un passe-temps efficace lors des pauses.

Serge Gaudreau