Une des premières industries implantées le long de la rivière Magog, dans le village de l’Outlet, est la fabrique de laine que l’Américain Joseph Atwood met sur pied en 1825. À l’image de la communauté qui prend forme à cet endroit, cette initiative reste de dimension modeste. Passée en 1845 aux mains de la Magog Manufacturing Co., une entreprise locale, cette petite usine, qui emploie quelques dizaines de personnes, disparaît finalement sous les flammes en 1857. L’avènement du chemin de fer à Magog, en 1877, relance l’idée d’une initiative industrielle d’envergure susceptible de donner une impulsion significative au développement de l’économie magogoise. C’est encore une fois vers le textile que se tourne un petit groupe de promoteurs dont les figures de proue sont l’industriel William Hobbs et l’homme d’affaires Alvin H. Moore, un des personnages les plus influents de la communauté.

En plein essor au Canada, le textile profite à ce moment des tarifs protectionnistes prévus par la politique nationale de 1879 du gouvernement conservateur. Alors que plusieurs filatures de coton voient le jour, les dirigeants de la Magog Textile & Print Co., une entreprise fondée en 1883, misent pour leur part sur une originalité : la construction d’une usine servant à faire le blanchiment et l’impression du coton. C’est ainsi qu’une pièce de coton est imprimée pour la première fois au Canada à Magog, en juillet 1884.

Faisant preuve de prudence, les administrateurs de la Magog Textile & Print Co. décident également d’implanter une filature à Magog. Celle-ci entre en activité en 1888. Elle génère à ses débuts quelques centaines d’emplois qui, en se greffant aux 150 de l’imprimerie, font rapidement du textile le principal pôle de croissance de la région immédiate. Cette étroite association entre Magog, qui devient une municipalité de village en 1888, et son usine principale, va perdurer pendant plus d’un siècle. En fait, la situation économique de la communauté est directement liée à celle de ses usines qui, malgré des périodes d’incertitude, continuent de croître sous la gestion de la Dominion Cotton Mills (1889-1905), puis de la Dominion Textile. Au moment de sa création, en 1905, cette entreprise procure du travail à plus de 1000 Magogois, chiffre qui est doublé, et même plus, autour de la Deuxième Guerre mondiale. Même si elle n’est pas toujours facile, la collaboration entre les élus et les dirigeants de l’usine permet également de développer des infrastructures, comme le réseau d’électricité, qui contribuent au progrès de la collectivité.

Barrage DT

Barrage hydroélectrique de la Dominion Textile (Photographe inconnu, fonds Bibliothèque Memphrémagog, coll. SHM)

 

Il faut attendre les années 1960 et 1970 avant de voir l’identité de Magog, qui a toutes les caractéristiques d’une ville mono-industrielle, prendre un nouveau visage. Le tourisme, les services et le parc industriel favorisent une diversification de l’économie, souhaitée depuis longtemps, qui compense pour le ralentissement du textile. Un ensemble de facteurs, dont les avancées technologiques et la concurrence internationale, affectent en effet les usines dont le personnel passe sous la barre des 1000 emplois au cours des années 1990. Ces années sont également marquées par des changements de propriétaires.

Plus qu’un phénomène passager, cette instabilité constitue une tendance lourde pour le textile qui se précise au début du XXIe siècle, laissant même entrevoir sa disparition à plus ou moins long terme. Cent vingt-cinq ans après l’impression de la première pièce de coton au Canada, l’aventure du textile, qui a survécu à mille embûches et hypothèses défaitistes, semble plus que jamais sur le point d’atteindre son dénouement.

Serge Gaudreau