Florian «Legs» Langevin
À la fin des années 1920, Zéphérin-Florian Langevin, le fils de Théophile Langevin et d’Aglaé Simard de la rue Saint-David, semble destiné à un avenir semblable à celui de la plupart de ses concitoyens. Devenu orphelin en bas âge, ce robuste jeune homme né le 21 octobre 1913 travaille dans les usines de la Dominion Textile. Passé à l’emploi de la brasserie Dow, il développe par la suite la force de ses jambes. Il ne se doute pas que celle-ci va lui apporter une notoriété durable dans le monde sportif.

Captivé par la lutte, un sport fort populaire à l’époque, Langevin débute chez les amateurs. Confiant en ses moyens, il se rend ensuite au camp d’Émile Maupas à Val-Morin, dans les Laurentides, afin de peaufiner ses habiletés. Il côtoie de jeunes étoiles en devenir, comme Léo Lefebvre et le fameux Yvon Robert, et livre quelques matchs, dont un en juillet 1933 au Capitol de Magog, à un coin de rue d’où il a grandi.

Son passage chez les professionnels, qui se fait dans les mois qui suivent, amène graduellement le jeune Langevin à abandonner son prénom et à adopter celui de Bob. Puis, le surnom Legs s’impose auprès du public. Il se veut un hommage au jeune colosse et à la force de ses jambes dont la circonférence atteindrait environ 30 pouces. De plus, Langevin a développé une prise fétiche, le ciseau de jambes, qui est sa marque de commerce dans l’arène. Dans l’univers du catch, où l’hyperbole est une pratique courante, on le décrit comme «The Million Dollar Leg Sensation».

Pendant les années 1930, Langevin revient lutter à plusieurs reprises à Magog, notamment au nouvel aréna de la rue Sherbrooke, où il conserve de nombreux amis. Mais en 1935-1936, le petit gars de la rue Saint-David passe surtout sa vie dans ses valises. Découvrant le monde d’une arène à l’autre, il fait un périple pour le moins mouvementé sur le Vieux Continent. Avec le Britannique Tommy Burr, il aurait été le dernier homme à lutter devant le roi George V, décédé en 1936. Il s’exhibe ensuite dans plusieurs autres pays (France, Allemagne, Tchécoslovaquie, Belgique, etc.), notamment en Espagne, alors en pleine guerre civile. Selon le journal l’Olympia, le Magogois aurait quitté le pays «à bord d’un croiseur anglais pour se réfugier en Angleterre» après avoir vu la mort de près pendant la révolution espagnole.

De retour au pays, Legs Langevin continuera de pratiquer la lutte pendant de nombreuses années. Et quand l’occasion se présente, il fait un crochet dans son patelin d’origine. Le 2 août 1937, il fait salle comble à Magog devant 1200 de ses partisans lors d’un match l’opposant à Cy Williams, la «Terreur de Tallahassee» (rien de moins!). Plusieurs d’entre eux peuvent se reposer le lendemain puisque la Dominion Textile est réduite au silence par une grève qui a commencé le matin même. Mais ce n’est qu’un soir parmi tant d’autres pour celui qui, selon ses propres estimations, aurait lutté pendant 38 ans et livré plus de 5000 combats. La liste de ses adversaires se lit d’ailleurs comme une véritable encyclopédie de la lutte professionnelle (Killer Kowalski, Jim Londos, Lou Thesz, etc.). Legs croise même le fer avec le légendaire Joe Louis dans un match lutteur vs boxeur au début des années 1950.

Membre de la police provinciale, figurant dans des films mettant en vedette des célébrités (Marlene Dietrich, Douglas Fairbanks jr., etc.), garde du corps de personnalités connues (Louis Saint-Laurent, Elizabeth Taylor, etc.), ce globetrotter se forge une feuille de route chargée d’action. Au cours des années 1960, il renoue même avec son premier amour, la lutte. Aux côtés du réputé Johnny Rougeau, il joue maintenant le rôle de promoteur.

Mais la vie du Magogois d’origine est aussi ponctuée de moments tragiques. Dans les années 1930, Langevin est rendu sexuellement impotent par un fan de lutte qui l’a agressé avec un fil de fer. Puis, au cours des années 1960, il livre une dure bataille contre le cancer. Devenu un porte-parole de la lutte contre ce fléau, il recevra une pléiade de distinctions, dont l’Ordre du Canada, en 1988. C’est finalement en octobre 2005, à l’âge vénérable de 91 ans, que décède Legs Langevin, vraisemblablement un des Magogois les mieux connus de sa génération.

Serge Gaudreau