À la veille du lancement du superbe « Grand Cru », bateau à double coque (deux pontons), il nous apparaît intéressant de rappeler à la mémoire collective le souvenir de ses « ancêtres » sur le lac Memphrémagog. Il y a 150 ans presque jour pour jour, le Mountain Maid, premier bateau à vapeur à sillonner notre lac, débutait ses excursions entre Magog et Newport, VT.

En 1848, un dénommé Wilkinson, un excentrique disait-on, arrive dans la région avec l’idée de construire un bateau à vapeur « nouvelle conception ». Il s’agit d’un bateau construit de deux énormes canots de bois, taillés dans deux pins de 60 pieds, réunis par un pont de six pieds de large. Il est mû par une aube unique située entre les deux canots et actionnée par un engin à vapeur. Il doit remplacer les chalands utilisés depuis le début du XIXe siècle, d’abord propulsés à bras d’homme (un scow) et plus tard par une paire de chevaux (le HO-BOY). Pour des raisons inconnues, l’entreprise est un échec et le capitaine George Washington Fogg de Georgeville choisit de construire un vapeur plus conventionnel, le Mountain Maid.

La somme requise pour amorcer les travaux est de 3 500 $. Elle est rapidement souscrite de part et d’autre de la frontière. Le coût final s’élève à entre 8 000 $ et 10 000 $. Construit à Georgeville, le Mountain Maid appartient à MM. Ephraim Cross et G. W. Fogg. Son constructeur est Austin Spear de Burlington, VT. Les travaux débutent à l’été 1849 et le lancement a lieu le 27 juin 1850, au cours d’une cérémonie d’un faste jamais vu à Georgeville. Au moment de sa mise à l’eau, il aurait porté le nom de Jenny Lind, une cantatrice suédoise de passage en Amérique, rapidement changé pour celui de Mountain Maid. Il est le premier des bateaux à vapeur à sillonner le lac Memphrémagog et à effectuer la navette entre Magog et Newport.

Bien que mis à l’eau le 27 juin 1850, à cause de retards et d’une longue période de rodage, ce n’est que le 10 septembre 1850 qu’il fait son premier voyage de Georgeville à Magog. Le 26 juin 1851, soit il y a exactement 150 ans, le capitaine Fogg déclare fièrement que son bateau est maintenant fin prêt à commencer ses croisières.

 

Mountain Maid

Le Mountain Maid à quai, Georgeville, date inconnue (Photographe inconnu, coll. SHM)

Ce bateau est fait d’une coque de bois coupé localement et à la main, car il n’y a pas de moulin à scie capable de tailler de si grosses pièces. D’après George C. Merrill, qui a travaillé à sa construction, le chêne, utilisé pour la proue, le pont arrière et les planchers, provient du flanc du mont Owl’s Head. Le pin de Norvège utilisé pour d’autres composantes a été coupé à Indian Point près de Newport. La coque et le pont sont faits de pin blanc de Magog et l’érable du fond provient de Potton.

Selon le certificat d’enregistrement de l’agent de douanes, Andrew Patton, le Mountain Maid mesure 99 pieds 9/10, sa largeur est de 19 pieds et la hauteur de ses flancs de 7 pieds. Cependant, d’autres sources citent des dimensions légèrement supérieures. Muni d’un engin et d’une bouilloire à vapeur provenant de la Molsons’ St. Mary’s Foundry de Montréal, ce bateau à aube unique a un tonnage de 160 tonnes et peut transporter 250 passagers.

Au cours de son existence, le Mountain Maid a eu plusieurs propriétaires. En 1851, l’année suivant son lancement, les propriétaires sont G. W. Fogg de Georgeville, John Molson de Montréal et Robert Harrower de Sorel. En 1871, il est la propriété de la Lake Memphremagog Navigation Company de Sir Hugh Allan. En 1885, il passe aux mains de la Central Vermont Railway par l’entremise de sa filiale, Waterloo & Magog Railway

Ce premier vapeur joue un rôle très important dans l’évolution et le développement de notre région. Il fait la navette entre Magog et Newport en faisant escale à plusieurs quais sur les deux rives, soit aux fins de ravitaillement des riverains ou pour y embarquer ou débarquer voyageurs et marchandises. Avant l’arrivée du chemin de fer à Magog en 1877, il établit un lien important avec le Vermont. Après son arrivée, il favorise le développement de l’industrie du tourisme et du commerce, surtout à la suite de l’inauguration du pont Victoria, le 25 août 1860, et la construction de grands hôtels sur les deux rives.

Au cours de son existence, le Mountain Maid est victime de quelques incidents, dont un enlisement à Whipple’s Point, avec passagers à bord, le samedi 28 août 1869. Le lendemain matin, le Lady of the Lake, en service depuis deux ans, doit intervenir pour le tirer de sa fâcheuse position. De nouveau, en 1878, il échoue avec de sérieux dommages, et G.W. Fogg le reconstruit à neuf en utilisant le même engin, ce qui fait dire à certains auteurs qu’il y a eu deux Mountain Maid. C’est à la suite de cet incident que les autorités américaines et canadiennes décident d’installer des phares sur les deux rives du lac, entre Magog et Newport.

Même si le Mountain Maid subit des transformations majeures en 1885-86 et que son certificat de navigation de 1887 l’autorise encore à transporter plus de 250 passagers, il met fin à ses opérations en 1892. Il est remorqué au quai de Magog pour y être démantelé.

Maurice Langlois