Tant à Magog qu’ailleurs en province, le secteur industriel vit des heures difficiles. Coupures de personnel, déménagements, fermetures : ces nouvelles nourrissent un climat d’instabilité qui suscite des inquiétudes. Chez certains, la situation éveille même la nostalgie pour cette période révolue où le secteur manufacturier, jadis tout-puissant, supportait l’économie locale sur ses épaules.

 La Dominion Textile en 1914. Déjà à cette époque, elle engageait des centaines de Magogois. Fonds studios RC. La Société d'histoire de Magog

La Dominion Textile en 1914. Déjà à cette époque, elle engageait des centaines de Magogois. Fonds studios RC. La Société d’histoire de Magog

Pourtant, ce portrait avait aussi des teintes de gris. D’ailleurs, à la lecture d’une «Monographie de la ville de Magog» écrite il y a 60 ans, en mars 1948, on pourrait même être tenté de reprendre le vieil adage : «Quand on se regarde, on se désole, quand on se compare, on se console». L’auteur du document, Marcel Savard des Hautes Études commerciales de Montréal, brosse en effet un panorama de l’économie de l’après-guerre qui met en relief des lacunes évidentes.

Évidemment, la domination de la Dominion Textile (DT) est alors incontestée. Ses 2000 emplois, combinés aux 188 de sa filiale, l’Industrial Specialty (Bobbin Shop), constituent 90% de la main-d’œuvre industrielle locale. Dans leur ombre, il y a bien la Fonderie de Magog, la L & L Textile (tissage de la soie), Millette & frères (jouets), Magog Excelsior Pad (coussins), Bombardier & frères (meubles) et Lucien Lavigne (boissons gazeuses). Mais collectivement, ces industries ne génèrent qu’une centaine d’emplois, total peu impressionnant auquel se greffe la quarantaine de jobs qui proviennent des fabricants de portes et châssis (Colin C. MacPherson, Théo Langlois, Didace Audet, Nérée-Honoré Grenier).

Hors du textile donc, l’emploi est rare. Et selon Savard, le commerce est une bien faible alternative au secteur manufacturier. En tout, Magog compterait 122 établissements qui, en excluant les propriétaires, donneraient du travail à 176 personnes. La palette est diversifiée –alimentation, vêtements, vente au détail, etc.- , mais il n’y a pas de quoi pavoiser si l’on considère que Magog compte environ 10 000 habitants et que les salaires dans le commerce, en moyenne 752 $ par personne annuellement, sont même inférieurs à ceux du textile.

La diversification de l’économie est donc un enjeu pressant dont tous sont conscients. Le hic, c’est que le vétuste système d’électricité municipal peine à desservir la demande. Cette lacune devient un obstacle incontournable lorsqu’un industriel manifeste le désir de s’établir à Magog. Les élus peineront encore pendant quelques années avant d’y apporter une solution durable.

Cela dit, tout n’est pas négatif. Entre 1946 et 1949, la DT investit plusieurs millions dans la modernisation de sa filature. La nouvelle est rassurante. Elle met cependant en évidence une réalité qui n’échappe pas aux ouvriers : les nouvelles technologies permettent de produire davantage, à moindre coût, sans pour autant augmenter la main-d’œuvre.

Cette modernisation est pourtant indispensable. La menace posée par les pays à faibles coûts de production (Japon, Malaisie, etc.) sème en effet l’inquiétude au sein de l’industrie textile. Dans leur organe, «Les moulins des Cantons de l’Est», les dirigeants de la DT supplient les gouvernements d’arrêter le flot des importations asiatiques. Les accords du GATT –l’ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce- leur font même dire que le jour n’est pas loin où le textile canadien périra étouffé sous cette concurrence.

Cette prophétie prendra un certain temps à se matérialiser. Mais elle est révélatrice des angoisses du moment, angoisses qui contrastent quelque peu avec l’image sereine que nous avons du Magog de l’après-guerre. Système d’électricité inadéquat, monopole industriel de la DT, ossature commerciale fragile, menace des importations étrangères : ces problèmes ont dû faire dire à plusieurs de nos ancêtres qu’il n’était pas facile de vivre en 1948 et que l’avenir ne s’annonçait guère plus enthousiasmant.

Ce vieux refrain n’est pas sans nous rappeler que nous tendons souvent à oublier nos appréhensions avec le temps et à ne retenir du passé que les souvenirs qui nous réconfortent. Les années 1940, c’était ça le bon vieux temps ? Peut-être. Mais ne nous y méprenons pas : lorsque ses moments sombres se seront eux aussi évanouis -du moins espérons-le!- , on dira sans doute la même chose de ce début de XXIe siècle.

Serge Gaudreau