Partir ou rester ? Pendant les périodes de ralentissement économique, comme celle que nous vivons en ce moment, la question se pose souvent de façon pressante. Voire angoissante.

La crise des années 1930 a, elle aussi, forcé les victimes de la dépression à prendre des décisions pénibles. Même si, en comparaison avec d’autres villes, Magog se débrouille assez bien au niveau de l’emploi, plusieurs de ses citoyens se demandent alors s’il n’y a pas, pour eux et les leurs, une meilleure vie qui les attend ailleurs.

Le retour à la terre, solution privilégiée par certains pour échapper au marasme, est une option qui fait son chemin. Parmi les 345 colons de la région estrienne qui expriment le désir de se rendre au Témiscaming en mai 1935, 2 proviennent de la paroisse Saint-Patrice et 29 de Sainte-Marguerite-Marie. À l’automne 1936, la presse rapporte aussi que d’autres Magogois, dont Arthur Auclair et ses 11 enfants, ainsi qu’Émile Cliche, vont mettre le cap sur Bellecombe, une dizaine de kilomètres au sud de Rouyn. Combien d’entre eux restent ? Combien reviennent ? Rien ne nous permet de l’affirmer avec précision.

En revanche, on peut avancer avec certitude que si quelques Magogois décident de quitter leur ville, il y en a encore plus qui choisissent de venir s’y établir en temps de crise. En effet, même si le rendement des usines est miné par les cycles capricieux de l’économie, la perspective de travailler dans le textile est suffisamment aguichante pour attirer à Magog des gens de l’extérieur.

La Dominion textile employait un grand nombre de Beaucerons durant la crise, ce qui ne plaisait pas à tous... Ici, un travailleur s'affaire à la teinture - Fonds George A. W. Abbott. La Société d'histoire de Magog

La Dominion textile employait un grand nombre de Beaucerons durant la crise, ce qui ne plaisait pas à tous… Ici, un travailleur s’affaire à la teinture – Fonds George A. W. Abbott. La Société d’histoire de Magog

L’arrivée de nouvelles «mains» en période de turbulences peut être interprétée comme un signe de prospérité. Elle n’en suscite pas moins des inquiétudes. En 1932, le secrétaire trésorier Alphonse Girard estime que la hausse de population, qu’il évalue à 300 personnes -«en bonne partie des gens qui ont quitté la terre» – , crée un déséquilibre entre «l’offre et la demande sur le marché du travail». Bref, que la venue de ces nouveaux Magogois risque de peser lourd sur la communauté en cas d’instabilité.

Cette appréhension est partagée par plusieurs. Mais il y a plus. Au cours de la décennie, plusieurs demandes sont adressées à la Dominion Textile afin qu’elle n’engage que des gens qui habitent dans la ville depuis au moins 12 mois. Cette exigence, formulée par les élus et le syndicat, est vraisemblablement une réaction à l’embauche d’étrangers dans les usines, alors que des «locaux» peinent à se trouver du boulot. Le phénomène semble assez répandu. On parle même d’un véritable réseau pour décrire l’immigration provenant de la Beauce, un réservoir de main-d’œuvre depuis belle lurette pour la Dominion Textile. L’arrivée de nombreux Beaucerons à Magog, particulièrement dans Sainte-Marguerite-Marie, incitera des gens à qualifier le quartier ouvrier de «petite Beauce»

Les tensions qui en résultent réapparaissent à la surface en 1938-1939, alors que la filature et l’imprimerie recommencent à fonctionner au ralenti. La grogne est telle qu’en mars 1939 le conseil de ville, emporté par le vent de panique, adopte une résolution dans laquelle il «estime que l’arrivée de nouveaux immigrants nuirait aux Canadiens et pour cette cause se déclare opposé à toute immigration.»

Le retour à la croissance peu après le déclenchement de la guerre, en 1939, mettra temporairement fin à ce débat. De l’ouvrage, il y en aura désormais pour tous, même les femmes auxquelles on devra recourir massivement pour maintenir la production effrénée des cinq prochaines années. Pour le moment du moins, il ne sera plus question de quitter Magog pour des raisons d’emploi !

Serge Gaudreau