
La famille Gaudreau et la coupe de la glace sur le Memphrémagog
par Serge Gaudreau
Les Fêtes terminées, les froids de janvier bien installés : pour la famille Gaudreau, ces indices incontournables signifiaient que le temps de couper la glace était arrivé. Du début des années 20 aux années 60, le père Joseph-Hormidas, puis ses fils Ernest, Laurent et Georges, ont repris ce rituel hivernal qui, pendant près d’un demi-siècle, leur a permis de gagner leur croûte et celle de leurs enfants.
En fait, le paternel passe peu de temps à la tête de la Magog Ice, nom que porte l’entreprise à ses débuts. Ce sont Ernest et Laurent qui en assurent le fonctionnement des années 20 au début de la Deuxième Guerre mondiale. Devenu le seul propriétaire, Ernest vend par la suite la compagnie à Georges qui s’établit définitivement à Magog avec son épouse Juliette et leurs huit enfants, en février 1948.
Avec le recul du temps, couper la glace sur le Memphrémagog apparaît comme un métier pittoresque. Le travail n’a pourtant rien d’une sinécure. Une fois la surface bien nettoyée, une tâche qu’il faut effectuer avant la coupe, les hommes doivent braver le mercure pour taillader la glace. L’opération se fera longtemps avec des scies à main, avant que des appareils à moteur ne permettent d’accélérer la cadence.
L’objectif reste le même : extraire des blocs, des cakes comme on disait à l’époque, longs de 44 pouces, larges de 22 et d’une épaisseur variant de 20 à 32 pouces. Leur poids pouvant atteindre 700 livres, l’entreprise comporte certains risques. En manœuvrant les pics servant à amener les cakes sur la glace ferme, il n’est pas rare de voir un employé perdre l’équilibre et prendre une douche forcée. Aussitôt sorti de l’eau, l’infortuné est prestement entraîné à l’intérieur. Réconforté par la chaleur, des vêtements secs et une généreuse ponce de gin, il peut ensuite reprendre l’ouvrage avec, on le suppose, une prudence renouvelée.
Si les conditions climatiques sont propices –un temps froid et ensoleillé est idéal- , le travail se fait bien. Au cours des années 50, quelques semaines suffisent à la dizaine d’employés pour remplir la glacière, un bâtiment de 35 pieds par 55 qui peut contenir plus de 1500 cakes. Les blocs sont acheminés directement du lac par un canal et amenés à l’intérieur par un convoyeur. Une fois entassés, ils sont ensuite recouverts d’une couche de bran de scie, une mesure qui leur permet de résister au réchauffement de la température.
Si la coupe est un travail saisonnier, la livraison, elle, s’étale sur plusieurs mois. Une partie de la glace est livrée directement par camion à des entreprises spécialisées dans l’alimentation, comme celle des Frères Gaudreau –aucun lien de parenté- ou la Federal Packing, dont les besoins pressants nécessitent parfois des livraisons nocturnes. L’Hermitage Club est un autre bon client des Gaudreau. Mais ce n’est rien à comparer de la Dominion Textile, dont la demande énorme dans les mélanges de teinture exige à elle seule plus de 600 tonnes de glace au début des années 60!
Puis il y a la livraison à domicile. Beaucoup de maisons possèdent une glacière, un petit meuble, la plupart du temps en bois, servant à conserver les aliments au frais. Un service régulier s’effectue tant en ville qu’à la campagne, notamment dans les chalets, où le réfrigérateur fait une apparition plus tardive. Le livreur doit alors tailler un morceau plus petit et l’apporter dans la maison à l’aide de pinces. Quelques petits glaçons tombent en cours de route ? Loin de se plaindre, les enfants ont tôt fait de s’en régaler en les glissant dans leurs bouches.
Comme l’indiquent les différentes raisons sociales identifiant la compagnie au fil des ans –Magog Ice, Coal and Wood et Magog Ice and Coal- , les Gaudreau n’ont pas vendu que de la glace. Mais la consommation de charbon (coal) décline au cours des années 50. Comme celle de la glace d’ailleurs. En 1951, 46,7% des ménages québécois ont un réfrigérateur. Dix ans plus tard, c’est 94,9%. À toute fin pratique, c’est essentiellement la demande de la Dominion Textile qui justifie l’existence du commerce qui survit jusqu’à la fin des années 60.
Son visage change tout de même considérablement. La résidence familiale à deux étages, qui sert de bureau, est détruite en 1957 et remplacée par une autre maison. Celle-ci sera achetée par la Ville de Magog et reconvertie en Bureau du tourisme en 1961 (emplacement du Belvédère Memphré). Devenue propriétaire du terrain, la Ville réaménage aussi le secteur, entraînant la disparition du hangar à charbon et de la glacière.
Somme toute, peu de vestiges subsistent de cette insolite industrie, sinon quelques photographies et les témoignages de ceux qui l’ont connue. À cet égard, nous tenons à remercier de façon particulière Mesdames Marcelle Gaudreau, Lily Gaudreau et Aline Gaudreau-Roy. En acceptant de partager avec nous leurs souvenirs de cette période révolue, elles ont contribué à sortir du froid ce morceau oublié de notre patrimoine.
Serge Gaudreau
Société d’histoire de Magog
05 août 2008



