Tous en conviendront : les Magogois ne l’ont pas eu facile en 2006. Cela dit, il ne faut pas croire que les doutes et les difficultés économiques ne sont que le lot de notre époque. Ceux qui habitaient notre ville en 1908, par exemple, en auraient certainement des vertes et des pas mûres à nous raconter à ce sujet. L’année commence d’abord avec une triste nouvelle. Le 8 février 1908, la population est ébranlée par le décès du curé de Saint-Patrice, Charles-Édouard Milette. Établi à Magog depuis plus d’un quart de siècle, Milette, qui n’avait que 54 ans, était vraisemblablement le personnage le plus en vue de la communauté. Ses funérailles, qui sont célébrées le 12 février, donnent lieu à un déploiement sans précédent. Près de 1000 personnes assistent à l’événement ! Les écoles, les commerces et même les usines de textile sont fermées pour l’occasion, un hommage qui témoigne de l’importance de ce curé au sein de la société magogoise.

Curé Millette - détail de C009

Curé Millette - Funérailles 1908

Funérailles du curé Charles-Édouard Millette devant l’église Saint-Patrice, le 12 février 1908.

Son successeur, François–Xavier Brassard, arrive dans un contexte miné. En effet, depuis quelque temps, les affaires roulent au ralenti à Magog. Rien pour aider : l’imprimerie de la Dominion Textile (DT), qui emploie 377 personnes, arrête même ses opérations en mars afin de moderniser sa machinerie. L’initiative s’avérera profitable à long terme. Mais pour le moment, elle porte un dur coup à l’économie locale. Sur une population d’environ 3600 habitants, l’absence de ces 377 salaires cause un vide significatif. De plus, ne perdons pas de vue qu’en 1908 le « filet social », expression qui aurait suscité bien des interrogations à l’époque, a des mailles plutôt espacées. Les interventions gouvernementales étant inexistantes, les sans-emploi ne peuvent compter que sur eux-mêmes ou sur leurs proches pour subvenir à leurs besoins. Problème auquel les commerçants, qui ne peuvent faire crédit éternellement, sont aussi confrontés. Et on n’a encore rien vu. Un bras de fer entre la DT et la Fédération des ouvriers textiles du Canada, le syndicat représentant les travailleurs de la filature, dégénère en un conflit de travail qui paralyse les usines du 11 mai au début de juin. Plus de 925 ouvriers sont affectés directement, soit le quart de toute la population!

Forces de l\'ordre Dominion Textile, grève

Les forces de l’ordre à la Dominion Textile, lors de la grève.

La grève, qui se termine à l’avantage de la DT, prend fin dans un climat de tensions. Ce dénouement alimente le doute qui perdure. Pour plusieurs ouvriers amers, ce n’est que partie remise. Mais pour d’autres, c’est le signal qu’il vaudrait peut-être mieux aller voir ailleurs pour assurer leur avenir. Le problème c’est que l’alternative la plus prisée au XIXe siècle, le départ pour les filatures de la Nouvelle-Angleterre, a perdu de son attrait. Loin d’être rose, la situation là-bas s’est nettement détériorée. Les Magogois ne sont pas non plus au bout de leurs peines. D’autres modernisations, à l’été, entraînent une autre fermeture de l’imprimerie. Puis voilà qu’un automne sec, un peu comme celui qu’on avait connu en 1903, laisse planer la menace d’une interruption de la production aux usines, faute d’énergie. Lorsque cette perspective se précise, en décembre, Magog vit de nouveau au ralenti. Pour reprendre le mot d’un témoin de l’époque, le commerce y est « dull ». Décidément, il est temps que cette année noire finisse. De fait, en mars 1909, la presse laisse sentir que les affaires reprennent. Comme l’indique un autre conflit qui survient dans le textile en mai 1909, la page n’est pas entièrement tournée. Mais petit à petit, les choses se stabilisent. Bientôt, 1908 ne laissera derrière elle que des souvenirs. Plusieurs sont mauvais. Mais pas tous, si l’on considère que l’année prend fin avec l’ouverture d’un nouveau pont, net comme un sou neuf, sur la rue Merry, et celle d’un imposant Bureau de poste qui s’élève maintenant au coin des rues Principale et des Pins. Il est temps de se tourner vers l’avenir.

Serge Gaudreau